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VOL 4 NO 5-6
JUIN- JUILLET 2008
Éditeur:
Dr Pierre Zwiebel
Secrétaire de rédaction: Normand Beaudet
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La leçon de M. Jean De Lafontaine en matière d'intervention précoce dans le traitement de la schizophrénie. Cconférence de Marie France Demers, pharmacienne. Diffusion Juillet 2008. (Accès)
Quand le verbe se fait chair.
Jean Dominique Leccia
Psychiatre
Lévy Beaulieu, un spécialiste émérite de la langue française n'ignorant rien
de son triste héritage historique, va exhumer de ces bas-fonds
le mot « nègre » dans son acception raciste, la plus honteuse la plus péjorative pour
conduire le récit de l‘exécution publique d’un personnage qu'institutionnellement il combat mais surtout une personne qu'individuellement, il déteste.
Le choix des mots d'abord. Il sait parfaitement que le terme « nègre » a
rarement habité les beaux quartiers d'une langue ni expurgée ni exonérée de
cet héritage esclavagiste et colonial, qui l'habite, et auxquels l'écrivain
se dit sensible. Le mot nègre autour duquel se sont organisé sémantiquement
la traite dite négrière, et la colonisation des Africains, a connu une
réhabilitation au moment magique ou deux d'entre eux, Léopold Senghor et
Aimé Césaire consacrent la Négritude. Il se réapproprie le terme, qui les
nommait pour les asservir et lui confère une noblesse nouvelle, l'assignant
à désigner exclusivement des individus, des populations ou leur création, en
témoigne la reconnaissance de l'Art Nègre, la Revue Noire, le jazz, le Negro
Art. On croyait le terme rescapé de ces enfers. Même les dictionnaires réputés conservateurs, dans les années 80, précisaient que les connotations péjoratives du mot n'étaient plus appropriées et en voie de disparition en raison de la valorisation des cultures du monde noir. Ils pensaient que l'ambivalence du terme, son double
sens possible en français avait définitivement été clarifié, Negro plutôt que Nigger.
Ils se trompaient depuis quelques années le mouvement s'est inversé, retour
aux valeurs patrimoniales même les plus douteuses la guerre des mots est un
combat permanent et Lévy Beaulieu comme ses avocats littéraires et a choisi son camp,.
Rendons à César ce qui est à César, il n'est pas le précurseur de ce
révisionnisme linguistique, il prend le train du racisme mondain en rase
campagne mais en marche. Il suit le mouvement impulsé par les maîtres
parisiens de la langue, sans doute avec « cet accent si pointu qui les fait
paraître désincarnés », celui là même que Lévy Beaulieu reproche à sa proie
lorsque jeune immigrantes, elle entre scène. Ainsi, au hasard de lectures ou
de zapping, on rencontre fréquemment dans les rubriques littéraires, dans
les grands débats culturels, en politique aussi, le mot nègre dénaturé, qui
n'est plus celui de la négritude, qui ne sert pas non plus à nommer un frère
de Luther King, de Mandela ou d'Obama, il désigne une tache d'écriture
effacée et contraignante, un travail d'esclave moderne, une job de nègre.
Comme les petites statuettes de jardin qui ont fait l'objet d'un film, le
mot dans cette acception pervertie, semble s'être définitivement imposé dans
le paysage médiatique francophone. Une niche linguistique bien étroite si
l'on songe à l'apport de la culture noire au monde moderne notamment dans le
domaine non exclusif de la musique et dans l'enrichissement de la langue
française elle-même. Le mot nègre ressuscité des cales de sinistre mémoire,
est employé ici par Lévy Beaulieu dans son acception la plus vile, il va
servir le texte car une reine de cette condition, ne peut être que de
pacotille.
Par l'emploi d'un mot galvaudé,
le choix d'un récit outrageusement déshumanisé l'écrivain conforte plus
profondément qu'il n'y paraît des stéréotypes raciaux.
L’expression roi nègre en est un exemple qui semble avoir la vie longue. Sa légitimité est établie en faisant référence à des monarques de paille régnant sur des pays africains. Des rois fantoches de toutes couleurs ont régné à peu près sur tous les continents. Pourquoi avoir fait des rois nègres le générique de tous ces rois fantoches que l'on retrouve y compris dans la royauté anglaise. En fait dans l'expression bien évidemment l'emphase est mise sur nègre pour signifier qu'il ne peut s'agir venant d'un noir que d'une royauté usurpée ou octroyé. C'est oublié que l'Afrique d'avant le colonialisme, a connu des royautés prestigieuses. Bien sûr comme toutes les royautés planétaires elles étaient cruelles et dictatoriales mais elles pouvaient aussi être éclairée, elles ont fondé des civilisations, dont témoigne l'art nègre, elles ont aujourd'hui en grande partie disparue, détruites, anéanties au profit du commerce triangulaire et de la colonisation. Une autre légitimité tout aussi fallacieuse est évoquée. L'expression aurait été employée il y a une trentaine d'années par des éminents humanistes, mais l'époque depuis a beaucoup changé. Les films de l'abbé Groulx dans les années 30 et 40 qui retracent la naissance de l'Abitibi nomment les Indiens algonquins, des
sauvages. Je ne pense pas que le terme pourrait être aujourd'hui encore s’utiliser s'autorisant de cette acception ancienne, dans le langage comme dans la vie finalement tout est rapport de forces. Aux États-Unis où la communauté afro américaine est puissante, dans ce pays réputé raciste qui s'apprête à élire un président afro Américain, ne serait sans doute pas tolérée un tel mésusages du mot « nègre », comme la restauration de l’ancienne dénomination « rois nègre » qui évoque pour cette communauté des réalités beaucoup plus douloureuses que pour ceux qui en font un simple jeu de langage. Plutôt que de s'enliser dans son passé dans sa pire tradition d'exclusion, les tenants de la langue ne devrait-il pas plutôt l'ouvrir, profiler son avenir en faisant en sorte faire en sorte .Que tous nos frères de langue quelque soit leur couleur puisse y trouver leur place s'y sentir chez eux en toute tranquillité.
De ce point de vue, la dérive médiatique de Lévy Beaulieu, surprend, il est un spécialiste de la langue et un très grand écrivain que je lis, respecte et dont je partage la passion pour Joyce. Comment se permet-il dans son domaine
propre les Mots, d'être complaisant pour ne pas dire complice d'une pratique
langagière d'exclusion et de stigmatisation négative qu´il dénoncerait par
ailleurs. Le siècle dernier ne nous a-t-il appris que toute reconnaissance
de la différence a comme préalable le respect absolu de 'anthroponyme
identitaire de ceux a qui il s´adresse ? Céder sur le mot c'est déjà céder
sur la chose. Le sachant très bien, Lévy Beaulieu revendique le respect de
ce qu'il considère comme son patronyme, au moment même où il s'autorise une
telle liberté d'usage avec celui d'un peuple et de sa diaspora. Car au-delà
de sa cible vivante, au-delà de nos oreilles aguerries, ses propos peuvent
blesser de jeunes afro canadiens souvent fragilisés à la recherche de leur
image, ils peuvent aussi participer à leur marginalisation, les radicaliser.
En tout cas, nul besoin pour eux de voir s'ajouter une insécurité
linguistique a leur insécurité territoriale
Jean Dominique Leccia
Psychiatre
www.geomental.com
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